Antofagasta, 10 ans après…
Retour sur le terrain avec le chef de projet adjoint Christophe Sitta
Dix ans après la fin du projet Escondida Water Supply, Geocean revient sur l’une de ses réalisations marquantes au Chili. Mené pour BHP Billiton entre 2014 et 2016, ce projet EPCI portait sur la conception, la construction et l’installation d’infrastructures marines destinées à alimenter en eau de mer une usine de dessalement liée aux activités minières d’Antofagasta.
Au-delà des données techniques déjà présentées dans la fiche projet, cette interview donne la parole à Christophe Sitta, membre de l’équipe projet Geocean. Avec le recul, il revient sur ce chantier exigeant, sur les contraintes du terrain, sur l’adaptation nécessaire à un environnement nouveau et sur ce que ce type d’expérience construit durablement dans une équipe.
Dix ans après, quel souvenir gardez-vous du projet Antofagasta ?
Je garde le souvenir d’un projet dense, très engageant, où il a fallu être présent sur le terrain et s’adapter rapidement. Je suis arrivé sur le projet à un moment charnière pendant lequel nos méthodes d’installations allez enfin être éprouvées en situations réelles sur le Site en mer et il fallait préparer et coordonner les équipements et opérations à venir . Il fallait apporter du sang neuf à l’équipe et soulager le chef de Projet en place de l’emprise des opérations naissantes. Ce n’était pas un chantier que l’on pouvait piloter à distance.
Ce qui me reste, c’est cette nécessité permanente de comprendre le contexte : le pays, le client, les méthodes locales, les contraintes techniques, les équipes déjà en place. Comment avaient été préparées les opérations et comment atténuer les risques. On ne vient pas simplement appliquer une méthode. On arrive dans un environnement projet et groupement établi, avec des personnes qui travaillent ensemble depuis des mois, des intervenants qui ont leur logique, leur culture, leur façon de travailler. Il faut écouter, intégrer, montrer comment on peut aider puis enfin cadencer et faire avancer le projet avec rigueur, en toute sécurité et en gardant un objectif de haute qualité d’exécution.
Quel était l’enjeu principal de ces infrastructures marines ?
L’enjeu était de permettre l’alimentation en eau de mer d’une usine de dessalement destinée aux activités minières. Dans cette région aride du Chili, la question de l’eau est évidemment centrale. L’idée n’était pas seulement d’acheminer de l’eau vers une installation industrielle bien loin de la mer: il s’agissait d’éviter que la mine de cuivre ne puise son eau dans les nappes phréatiques environnantes.
Les infrastructures marines étaient donc essentielles. Sans elles, l’usine ne pouvait pas fonctionner avec cette volonté d’amélioration environnementale. Geocean au sein d’un groupement composé de trois entités intervenait sur la partie maritime : les prises d’eau, la ligne de rejet, les structures d’aspiration et de diffusion. C’est cette interface terre – mer qui concentrait une grande partie de la difficulté.
Qu’est-ce qui rendait ce chantier particulièrement exigeant sur le terrain ?
Plusieurs éléments se cumulaient. Il a fallu réaliser des puits dans le sous-sol marin qui servaient à récupérer les micro-tunneliers qui ont réalisé les trois tunnels permettant d’assurer la liaison côte-mer. Il a fallu sélectionner les points de forage sur le sol marin offrant la meilleure capacité de récupération des micro-tunneliers. Des opérations de préparation et de nettoyage du fond marin ont été entreprises grâce à notre pelle sous-marine téléopérée ABYSS, cela dans un sol dur et chaotique issu des phénomènes géologiques très actifs de cette partie là de la cordillère. En plus de ces paramètres, le forage a dû être réalisé avec des tolérances importantes à respecter et une rigueur de positionnement qui caractérisent tous les projets où des opérations menées de la terre doivent rejoindre des infrastructures réalisées en mer avec une précision décimétrique voire centimétrique. Ces puits servaient également à intégrer une partie des infrastructures d’aspiration afin de les protéger des secousses sismiques très fréquentes dans cette partir du globe.
À cela s’ajoutait la complexité liée aux opérations maritimes : l’utilisation d’une plate forme autoélévatrice sur un sol dur, très proche de la côte et donc très impactées par les conditions de mer et les vagues venant du Pacifique. Des levages « lourds » lors de l’installation des têtes d’aspiration et de la tête de rejet, composées de plusieurs morceaux qui devaient nécessiter une approche fine élément par élément sur les parties nouvellement posées et scellés dans le fond marin. Tout cela sans la possibilité de vision directe de nos mouvements qui devaient être suivis à l’aide de robots sous-marins. Chaque opération dépendait de la précédente. Quand on intervient sur des éléments intégrés dans le sol et d’autres posés sur le fond marin, la coordination devient déterminante. La moindre approximation peut avoir des conséquences sur la suite.
En quoi les contraintes sismiques et géotechniques ont-elles marqué le projet ?
Le Chili est une zone sismique. Ce n’est pas un détail dans la conception et l’installation de ce type d’ouvrages. Les têtes d’aspiration devaient être intégrées et ancrées de façon à tenir compte des accélérations possibles en cas de séisme. On avait notamment des tirants d’ancrage prétensionnés et scellés pour stabiliser les structures et les renforcer.
La géotechnique a aussi beaucoup compté. Le sol était dur, les forages verticaux étaient importants et les interfaces entre les ouvrages rigides, intégrés dans le sol, et les éléments plus souples posés sur le fond marin demandaient une attention particulière. Ce sont des points qui peuvent sembler très techniques, mais sur le terrain, ils structurent toute la méthode d’installation et les étapes de vérifications accociées.
Quelles opérations ont demandé le plus de précision ?
Les têtes d’aspiration et le diffuseur faisaient partie des opérations les plus sensibles. Les têtes étaient constituées de plusieurs éléments, avec une partie intégrée dans le puits et un “chapeau” positionné au-dessus du sol naturel. Ce sont des éléments lourds, qui doivent être installés avec méthode et précision. L’installation du diffuseur demandait également beaucoup de maîtrise, notamment pour les connexions et les alignements. Sur ce type d’opération, les outils imaginés et créés, les tests d’assemblage, le suivi de fabrication, le transport et la mise en place en mer forment un tout. La réussite ne se joue pas seulement au moment de la pose : elle se prépare bien avant, dans la conception des outillages, la préparation des séquences et la capacité à anticiper les points durs.
Qu’est-ce que ce projet dit de la manière de travailler des équipes Geocean ?
Il montre d’abord notre capacité à nous adapter. Chaque projet a ses contraintes propres, mais Antofagasta demandait une adaptation à plusieurs niveaux : technique, géographique, culturelle, organisationnelle. Il fallait travailler avec des partenaires, avec des équipes locales, avec des moyens maritimes spécifiques, tout en tenant un niveau d’exigence élevé.
Il montre aussi l’importance du collectif. Sur ce type de chantier, personne ne réussit seul. Il faut des équipes capables de préparer, vérifier, ajuster, décider. La coordination entre l’ingénierie, les méthodes, la construction, les partenaires et le client est permanente. C’est souvent là que se joue la performance réelle d’un projet.
Avec le recul, quel enseignement retenez-vous de cette expérience ?
Avec dix ans de recul, je retiens que la préparation amont est déterminante. Plus un projet est contraint, plus il faut intégrer tôt les sujets de méthode, de sécurité, d’installation et d’interfaces. Certaines complexités ne se révèlent pleinement qu’au contact du terrain. C’est précisément pour cela que le retour d’expérience est précieux.
Je retiens aussi qu’un projet difficile n’est pas seulement une difficulté à dépasser. C’est une expérience qui construit une équipe, qui fait progresser les méthodes et qui renforce la culture projet. Antofagasta fait partie de ces opérations qui rappellent qu’en mer, dans des environnements exigeants, l’expertise technique ne suffit pas : il faut aussi de l’humilité, de l’écoute et une vraie présence terrain.

Conclusion
Le projet Escondida Water Supply illustre la capacité de Geocean à intervenir dans des environnements fortement contraints, à l’interface entre la terre et la mer. Dix ans après, cette réalisation reste un retour d’expérience précieux : elle parle d’adaptation, de précision d’exécution, de coordination et d’apprentissage collectif. Elle rappelle que les projets maritimes les plus exigeants se construisent autant par la technique que par l’engagement des équipes sur le terrain.
« Sur un projet comme Antofagasta, la réussite se prépare dans les détails, mais elle se construit surtout sur le terrain, avec les équipes », conclut Christophe Sitta